









Le chaos intérieur - fascinant - de Neal Cassady révèle un homme emporté et peut-être dépassé par son propre souffle. S’il jongle « jusqu’à épuisement avec le langage », il ne fait « qu’obéir à ce qui (le) gouverne, à savoir l’émotion pure ». Il se cherche, toujours ébahi d’être à l’endroit où il croit être alors qu’il est déjà ailleurs en pensée. Porté par une impulsion épistolaire qui redouble ses aventures avec fougue, il découvre – parfois – une certaine Nature. Loin de révéler pour autant le moindre souci écologique, cette dernière apparaît dans le prisme d’activités très particulières ! Ainsi l’évoque-t-il en tant que taulard condamné au travail de ferme dans une maison de correction (lettre à Justin Bierbly) ! « Je ne travaille plus en équipe (7h30-16h), on m’a transféré à la laiterie, commente-t-il. Voilà une journée type : on se lève à 4h du matin, on a 8 vaches à traire jusqu’à 6h15. On emmène les vaches au pré, on mange à 6h45, on nettoie l’étable de 7h15 à 9h30, ensuite on effectue diverses corvées jusqu’à midi, on mange, on broie du maïs ou on transporte du foin jusqu’à 14h30, on pique un somme jusqu’à 15h30, on va chercher les vaches, on mange à 17h, on trait les vaches à nouveau de 18h à 20h30, on porte le lait à la cuisine, on se couche à 21h30. À la laiterie j’ai droit à 5 jours de remise de peine par mois, ce qui me permettra de sortir en mai plutôt qu’en juin ».
Des bêtes à domestiquer, voila qui n’est guère évident pour cet intello urbain ! Au demeurant, ses aventures tournent volontiers en mésaventures animalières :« Excuse mon écriture, je ne vois que d’un œil ; ce matin j’ai emmené les vaches au pré et sur le chemin elles se sont sauvées dans un champ de maïs. L’âne que je montais n’allait pas assez vite pour les rattraper, j’ai donc voulu l’attacher à un fil barbelé pour pouvoir courser les vaches. Je venais juste de nouer les rênes quand il a tiré un grand coup et fait sauter un des cavaliers que j’ai reçu direct dans l’œil gauche. Une partie de mon globe oculaire a été arrachée mais par chance la cornée n’a pas été touchée. Il se pourrait que je perde mon œil ». L’épreuve cessera paradoxalement faute de vaches et de … punition : « Depuis que je t’ai écrit j’ai perdu mon boulot à la laiterie (pour avoir frappé une vache) et depuis le 10 déc. je ramasse du crottin de mouton pour payer ma pension ».
N’importe ! Neal persiste avec la fréquentation des volatiles. Avec un pote, ils gaulent et revendent des poulets : « On faisait un bon prix et on ne nous posait jamais de questions (sans doute parce que les propriétaires véreux des poulaillers à qui on les vendait ébouillantaient les poulets illico et les dépeçaient en 20 secondes chrono ; qui aurait pu savoir si c’était bien leurs sales poulets ou non ?), donc on a décidé de ne faire que ça pendant un bon moment. Au début on s’introduisait dans le poulailler, on piétinait dans la fiente puante, puis on se jetait sur les poules, les tympans vrillés par les piaillements et les caquètements atroces, on avait des plumes partout, nos fringues étaient trempées et maculées de fiente. Ensuite, avec plus d’expérience, on prenait une grosse bobine de fil de fer, on en recourbait l’extrémité pour en faire une boucle de la taille d’une patte et on les chopait facilement ; deux ou trois par minute dans le sac en toile de jute. »
Question équidé, le cheval très concret établira un lien imprévu entre la faune et la flore. « Évidemment, faut faire gaffe aussi au crottin de cheval dans les trèfles (lettres à John Clellon Holmes, 1950). Il existe 17 variétés de trèfles dans l’Est qui, combiné aux 47 espèces de pur-sang indiens, font un total de 43700 pâtés pourpres flambant neufs. Alors quand ils essaient vainement d’en vendre, on n’a qu’un espoir à la con – qu’on nous en file gratos – sauf si les tarifs douaniers nous incitent à en passer en douce ». Un cheval qui, vu par Kerouac, deviendra purement onirique. Neal et Jack en vadrouille au Mexique parlent des livres lus, de la nécessité de vivre chaque expérience à fond. Pourquoi pas dans un bordel mexicain ? Défoncés d’avoir tutoyé Dieu, ils traversent la jungle. Neal s’y écroule de fatigue. Jack voit alors « un grand cheval blanc fendre les hautes herbes en direction du corps de Neal, l’éviter miraculeusement avant de disparaître dans la nuit ».
Bref, Neal reconnaît que ses écrits peuvent être des « âneries pour concierge ». Le lecteur ou la lectrice finira donc par se prendre – sans regret - pour une concierge.
Jane Hervé





