









Comment penser la ville et même la campagne sans songer à ceux qui la traversent de part en part, à ces Roms dont la vie d’un “nomadisme universel” (…) « se superpose » à la nôtre ? Ils ont toujours été une énigme car nous les inventons tantôt avec nos fascinations, tantôt avec nos peurs, sans parvenir à les saisir vraiment. Il a suffit qu’un petit garçon, Jan Yoors, saute le pas. Parti vivre au quotidien avec les Roms, Jan alterne retours dans sa famille et séjours chez les Lovara. Il révèle une vie dont nous méconnaissions la profondeur. Un vertige pour notre pensée et notre culture sédentaires !
Hors des mythes et des légendes, ces « gens du voyage et du vent » qui parlent le romani (dérivé du sanscrit) sont saisis dans leur vie familiale. S’ils voyagent de groupe en groupe, c’est pour retrouver leur famille (parfois dix-sept ans après) et chercher des épouses à leurs fils. S’ils changent de nom selon les pays de transit alors qu’ils n’en possèdent qu’un seul en romani, c’est pour se protéger. S’ils pensent un objet (des ciseaux empruntés aux gadje), ils lui attribuent une autonomie : les ciseaux peuvent « prendre soin d’eux-mêmes, se perdre, être empruntés » par d’autres tsiganes. S’ils mendient, c’est pour protéger leur identité et tenir l’étranger à l’écart ! S’ils volent, c’est seulement pour survivre ! S’ils se grattent soudain abusivement, c’est pour faire fuir le gadje qui le croit galeux. S’ils veulent avoir la paix avec un gadje, ils le font parler sachant qu’il ne résistera pas longtemps ! S’ils lui vendent des chevaux ou quelques services (lire les cartes), ils ne voient guère l’intérêt du travail ! Nombre de ruses complexes préservent une liberté si vitale, avec pour seuls biens une chemise et un édredon ! Le reste : boue, froid et ustensiles délabrés leur sont indifférents.
Ils festoient, boivent et mangent furieusement (dont du hérisson) à chaque retrouvaille. La séparation des sexes y est redoutable et les femmes constituent un monde à part avec des rôles codifiés qui les laissent sans pouvoir. Une nuit où les gitans sont forcés de dormir dans un bordel faute de place d’hôtel ailleurs, ils regroupent les femmes dans une pièce et « louent le bordel sans le service » ! Ils ont des critères de propreté distincts des nôtres, ne vont pas aux toilettes mais partent « s’occuper des chevaux ». Avoir des toilettes leur semble indécent, car c’est une façon impudique de dire ce qu’on va y faire ! Entre eux, les formules de politesse sont étonnament fleuries…Par ailleurs, ils déploient d’extraordinaires qualités imaginatives * (jusqu’au délire le plus complet), ne serait-ce que pour expliquer la présence au milieu d’eux de… Jan, ce blondinet aux yeux bleus qui détonne plutôt dans le groupe basané.
Les habitudes se révèlent les unes après les autres, portées par des expressions éloquentes. Ces repères imagés, souvent pragmatiques, sont perceptibles dans les dictons qui émaillent cet ouvrage. Ils constituent l’ossature secrète d’une pensée, peut-être même d’une philosophie qu’il nous faudrait approfondir. Ainsi « Plus une cerise est noire, meilleure elle est » (allusion qualitative à la couleur de peau ambrée) ; « C’est dans l’eau qu’on apprend à nager » (allusion à l’intégration totale parmi les groupes Roms, seule condition d’une véritable connaissance.) ; « Sans bois, le feu meurt. » (allusion à la diseuse de bonne aventure qui, pour gagner trois sous, doit écouter les « inepties qu’on lui débite »). Certains dictons concernent les gadje : « Il ne faut pas se gratter où ça ne démange pas. » (allusion à un service désintéressé rendu par l’étranger à un Rom qui le protègera de toute exploitation ultérieure) ; « Il est plus facile de traire une vache qui ne remue pas » (autrement dit, il faut toujours se ménager au moins un bon gadje protecteur, cad sans curiosité excessive)…
On découvre en outre la complexité des rapports entre les groupes (kumpania) dont l’un est exécré et fui pour sa saleté et son agressivité (les Tsukurka), mais les Lovara le soutiennent et le défendent devant les gadje. Ce récit d’avant la seconde guerre mondiale, nous enseigne que la stratégie systématique d’évitement des gadje (hormis pour les besoins minimums) écarte d’emblée tout projet d’intégration. Ces nomades, qui constituent un autre monde dans notre monde, nous font voir autrement notre société.
Comme John Tanner qui vécut chez les amerindiens Ojibwas** , Jan Yoors nous fait prendre conscience de ce peuple méconnu. Le second ouvrage de Yoors ( La croisée des chemins, la guerre secrète des tsiganes (1940 – 1944)) décrit la vie tsigane sous la barbarie nazie. 500 000 tsiganes ont été exterminés, stérilisés et ont servi de cobayes. Mais cette shoah tsigane des camps de Marzahn, Salzbourg, Lackenbach et Auschwitz est tombée dans l’oubli.
Jane Hervé
* Penser aux films de Kusturica et T. Gatlif.
** La ligne noire des bisons, Le passager clandestin





