









Jossot, franc-tireur de l’humour, ne mâche ni ses mots ni ses dessins pour vitupérer contre les « Sauvages blancs, les sauvages d’Occident » (nous, en quelque sorte !). Il dénonce à coups de crayons, encres et pinceaux (plus aiguisés qu’une serpe) les « abominations de la civilisation », un bon siècle avant que celles-ci nous explosent au nez… Quelles étaient ses détestations prémonitoires en 1912-13 ? A la campagne, de « longs reptiles » cracheurs de fumée progressent déjà à vitesse « vertigineuse » sur deux lignes parallèles, autrement dit des trains. Au fond de la mer, d’« énormes poissons d’acier » « terrorisent les navigateurs », autrement dit des sous-marins. Le « cobalt du ciel » est pollué par de « vilains oiseaux » qui pondent des « œufs de fer », autrement dit des hélicoptères. Sur terre, la cheminée d’usine est un « phallus monstrueux » qui « éjacule de la suie sur les plus beaux paysages ». De surcroît, Jossot fulmine déjà contre les « boissons frelatées et les mets falsifiés » dont dérivent « d’innombrables maladies ». En bref, notre planète n’est qu’« une boule de crottin ». Même si ce vocabulaire cru est de tendance scato-freudienne, Jossot s’avère être – entre toutes ses lignes – un visionnaire en écologie avant l’heure.
Au fil de ses fureurs invectives, il entreprend la vigoureuse dénonciation de la colonisation, cette vraie « curée » menée par de « belliqueuses randonnées des guerres » suivies de vol, viol et meurtres de populations auxquelles ont« inoculera « nos vices ». Tirant les conséquences de ses imprécations contre le « Barbare roumi », il s’installe en Tunisie à Sidi Bou Saïd. Il se fait musulman en 1912, tant il apprécie le droit heureux à la paresse et à l’oisiveté et l’ « inertie séculaire de l’islam ». Il choisit le contemplatif à l’actif, l’impassible à l’agité, l’Orient à L’Occident. Néanmoins en terre mulsulmane il peste encore contre les Néo-civilisés, porteur du costume du Ponant mais préservant le fez stambouliote (un pot de fleurs renversé). Si Isabelle Eberhardt a l’estime de ce citoyen rétif (elle s’est aussi convertie à l’islam), ce dernier appréhende curieusement l’évolution de la gent féminine musulmane. Il ne demande pas qu’on ôte le voile des femmes, mais seulement qu’elles puissent sortir… voilées car elles ne sont pas « mûres pour la liberté ».
Si le Jossot a d’abord désapprouvé la civilisation en dessin/légendes acides dans L’assiette au beurre (le bourgeois n’y est guère apprécié !), il développe son originalité critique dans des articles plus conséquents (La dépêche tunisienne, La Tunisie française, Tunis-socialiste). Où qu’il soit et où qu’il porte son regard mordant, il trouve toujours quelque chose à désapprouver (l’évolution de l’Eglise, quatre ridicules Anglaises en voyage, le touriste, la barbe, etc.). Ses rages vitriolesques sont portées par un langage de corps de garde pour les articles, équivalent probable du dessin fortement souligné de noir ! Un siècle plus tard, le « fœtus récalcitrant » a encore frappé !
JANE HERVE





