









La revue Espèces continue sur sa dynamique entrelaçant vie et pensée, incitant à la réflexion propice. Elle entrecroise différentes sciences de la nature (archéozoologie, herpétologie, océanographie, etc.), la réflexion philosophique (éditorial) et les belles « images » (photographies, dessins) auquel elle adjoint un tantinet d’humour illustratif.
Poser « l’homme face à la bête » est certes un thème qui fait florès. Il révèle à la fois paradoxalement notre intérêt pour l’archéozoologie, la paléoanthropologie, etc. et notre incapacité présente à concevoir un avenir cohérent des espèces (disparition de la biodiversité, mais rapprochement d’espèces séparées par les continents, déplacement d’espèces profitant du réchauffement climatique, etc. ).
La distinction entre animal, bête, homme commence-t-elle avec le langage, selon la suggestion de Cécile Breton ? Elle marque en tout cas une volonté de séparation le plus du moins en établissant un ordre apparent : homme, animal, bête. En vérité, cependant bêtes et hommes participent des animaux. De surcroît l’homme, tout en faisant partie des animaux, refuse obstinément de se classer comme bête. Il s’amuse même à dédoubler la bête entre la bête réelle (lion, aigle, etc.) et la bête symbolique du bestiaire (licorne, griffon, harpie, etc.). La seconde portant la marque secrète de l’homme (le symbole) impose une hiérarchie entre les deux. A la réflexion, l’homme est certes un animal raisonnable, politique, responsable, métaphysique selon les courants philosophiques, mais il reste toujours animal. Il est même probable que notre anthropomorphisme ou anthropocentrisme soit la conséquence immédiate ce cette appartenance pour nous revaloriser en se démarquant des autres espèces (on est supérieur toutes les bestioles)et en préparant ainsi ce mal humain qui débouchera peut-être vers d’autres vers rejets (racisme, etc.…). A noter que l’animal a poursuivi sa dérive sémantique en latin qui le muera en anima, l’âme, bouleversant les références originelles grecques.
La revue, partagée entre le dossier, les reportages, la recherche et les infos plus générales impose au fil des pages des arrêts-surprises. Ainsi la lutte contre la faim par les repas d’insectes (sauterelles) au Laos ou la fabrication de « protéines de larves » en Afrique du Sud où des mouches pondent des œufs sur les déchets d’abattoir. L’étude des vocalises de vervets (30 vocalises divisées en cris d’alarme, de contact et de découverte de nourriture) révèle leur spécificité : le cri du serpent se distingue de celui du léopard et de celui de l’aigle. Chacun engendre un comportement spécifique. Il y a de surcroît des initiations à la pédagogie : si le jeune vervet pousse un cri d’alerte, son appel « vérifié » par les plus anciens avant la décision de fuite du groupe. L’effet de « surprise » est également présent dans une situation méconnue : lorsque la vocalise du vervet (en play-back) provient de l’extérieur de l’enclos ou lorsque celle d’un macaque (toujours en play-back) provient de l’intérieur où le singe ne peut se trouver. Ces vérifications méfiantes des anciens ou le constat de cette surprise sont des comportements forts proches des humains.
A noter ça et là les ... notes d’humour des illustrations d’Arnaud Rafaelian : des singes jugés au tribunal pour un « braquage de bananes », Adam invente des nouveaux noms aux animaux de la Genèse : le rhinocéros aurait très bien pu se nommer l’« aphrodisiaque » !
Jane Hervé
contact@bopress.fr, site : www.especes.org





