









Les bédéistes, au sens aigu de l’image, sont bien placés pour être visionnaires. Une BD jadis jugée hallucinatoire - tant l’horreur et l’excès sont volontiers prisés -, se révèle parfois prophétique. Ainsi en est‐il du Projet de rénovation pour nos amies les petites bêtes de nos campagnes, dessiné et conçu par Reiser dans Charlie, journal plein d’humour et de BD du 1er mars 1970.
La biodiversité de la basse‐cour et des champs y est à l’honneur paradoxal. Reiser illustre à sa façon le célèbre Adieu, cochons, moutons, vaches, lapins, poules et poulets. Il n’y manque que la couvée ! Avec méthode ( !), il élimine une à une toutes ces bêtes dérangeantes. A commencer par le cochon. Pour éviter au charcutier de « vider le caca », il faut créer une « race de porcs à boyaux vides » qui chierait par les pores. Il suffirait de retirer le boyau vide, et de le retourner pour faire du saucisson. Viennent ensuite les poules. Nul doute, elles sont bruyantes. Pour rendre les fermes silencieuses, il faut « semer des carottes sur pattes » qui boufferaient du terreau. De telles poules sans pattes pourraient avoir un tronc. La fermière ramasserait « les oeufs sur les branches comme des cerises ». Cela serait plus facile. Les poulets d’élevage auraient sur la tête une sonnette reliée à la thyroïde. Elle se mettrait en branle lorsque la croissance serait terminée. Quant aux moutons, eux, ils « auraient des roues ». Ces vélos pourraient être directement « débités en côtelettes ». Nourris de résidus pétroliers, ils chieraient des crottes qui se convertiraient directement en bitume. Des lapins à une oreille s’attraperaient plus facilement. Les vaches ne sont pas épargnées par ce délire écologique : tous leurs organes se retrouveraient dans « les étuis des cornes ». Elles pourraient ainsi consacrer leur ventre entier à la production de 300 litres de lait par jour ! Reste le blé. Bah, il suffira de trouver une variété de grains aux « solides instincts de reproduction qui se multiplieraient rapidement et vivraient sans racines ». En août , « des Maliens de Paris au chômage » feraient la moisson. En effet, en été les rues parisiennes n’ont plus de « Parisien sales, ni de feuilles mortes ». Il faut alors employer ces immigrés ailleurs...
Nul doute : la firme Monsanto et la région d’Almeida ont dû lire cette BD ! Si Reiser l’avait brevetée, ses ayants‐droits toucheraient encore des droits d’auteur, quarante ans après son invention. En nous, lecteurs et lectrices, frémissons. Que peut‐on inventer de plus horrible aujourd’hui que ce nettoyage de la nature par le vide ?
Jane Hervé
19 euros.





