









Voici deux écrits de Henry Thoreau dont l’assemblage est au premier abord surprenant*. L’auteur aborde le monde (des pommes et des principes moraux) par les deux bouts de la lorgnette : l’un plutôt concret (pommes), l’autre plutôt abstrait (morale). Mais ce qu’on croit être le petit bout de la lorgnette (les pommes) porte une profondeur insoupçonnée (notre rapport direct à la nature), tandis que celui que l’on croit grand (la morale de vie) n’est pas exempt de références simples et élémentaires (les nations qui « grouillent comme des insectes », Howitt le découvreur de l’énorme pépite en Australie, etc.). Une façon d’affirmer que le monde existe selon ces deux modes qui se croisent et se complètent sans s’annihiler. Michel Granger, professeur de littérature américaine spécialiste d’une littérature écologique (nature writing), les introduit en donnant sens en ce face à face imprévu. Avec une pertinence incisive, il constate que cette double attitude de Thoreau relève d’un même « anticonformisme » : d’une part, la monographie sur les pommes est « l’antidote d’un monde urbain » ; d’autre par la vie sans principe marque le « refus de l’argent et de la technique ». (A noter que ce second texte aurait pu être nommé « la vie avec d’autres principes » tant la dénonciation d’un comportement sous-tend la valorisation d’un autre.
Les pommes d’abord sont si présentes - presque réelles - qu’on les touche et qu’on les sent. Elles sont sauvages, vertes, acides, âcres, astringentes, dures, revêches, robustes, ratatinées ; à la saveur ardente, corsée ou américaine dans sa sauvagerie. Le pommier a des caractéristiques psychologiques : il est vigoureux, intrépide, indépendant, aborigène comme les Indiens. Celles-ci sont parfois physiologiques (quelle audace !) : ainsi plus les branches portent de pommes, « plus elles s’inclinent vers les gens ». Il peut même se faire mythique comme le malus coronaria*, objet d’une recherche intense sur le territoire américain (l’or du pommier ?). Il peut aussi relever de l’imaginaire et se voir attribuer des noms aussi délicieux que désarmants : pomme de l’écureuil rouge, du flâneur, que nous avons goûtée dans notre jeunesse, de l’arbre où est accrochée la faucille oubliée, à consommer dans le vent, etc. De chacun émerge un paysage ou une poésie unique. Tout est possible avec l’arbre d’éden, peut être parce qu’il existait « sur la terre avant l’homme ». Antériorité qui donne de possibles pouvoirs.
Un tel inventaire des pommes sauvages**, si distinctes des greffées et domestiquées de nos vergers ne saurait être innocent. Oserait-on penser à La Boétie qui compare aussi l’homme à un animal domestiqué, exempt de liberté naturelle ! Quoiqu’il en soit, cette récapitulation renvoie à son auteur qui a porté un regard plein d’acuité et de sensualité sur ces petites choses rondes et… pommelées. Il conduit directement à un homme épris d’ « une simplicité volontaire et hostile à une société dominée par le travail ». Comment en effet gagner sa vie « sans perdre son âme » ? Il faut œuvrer « avec passion » ou parvenir à « des fins scientifiques ou morales ». Thoreau rejette ce monde « des affaires », un monde autre qui qualifie de fainéant « celui qui marche dans les bois tout le jour ». Il rejette tout autant le principe d’héritage qui fait de l’héritier un « être mort-né ».
Emule du philosophe Emerson, il se veut porteur d’une sagesse. Quelle est-elle ? Elle s’applique à la vie et au savoir mieux vivre que les autres hommes ? Dans son refus puissant d’un monde « dyspectique » (globalement mauvais au sens figuré), Thoreau se veut eupectique (néologisme formé avec eu, bonheur en grec). Il fait partie « de ceux qui se félicitent mutuellement de l’éternelle et resplendissante beauté du matin ». Un beau projet qui, partagé, pourrait conduire à une autre humanité.
Jane Hervé
* Hormis par le fait que ces deux textes sont courts.
**Il n’évoque pas le pommier originel du Kazakhstan.





