









Le désert aussi nous parle
Le titre du livre de Mary Austin, Le pays des petites pluies, a une grâce intrigante : celle de ces ondées qui font hésiter une seconde sur son contenu : recueil de poésie amérindienne ? de géographie à vocation hydrographique (faibles précipitations) ? etc. De fait, à partir de 14 récits, se reconstruit un monde autre - au tout début du XXe siècle - où règne encore une certaine harmonie et/ou complicité entre l’homme et la nature.
L’ouvrage est bouleversant (1) car il propose un véritable renversement de perspective : il est une véritable parole de la nature, comme si celle-ci avait des yeux pour s’observer et des mots qui affleuraient pour révéler sa propre vie.
Le désert du grand ouest ( californien et mexicain) et ses habitants - paiutes, shoshones, etc. - parlent. Que disent-ils ? Les paysages d’abord. La montagne a « un visage » et » pleure », le lac est « l’œil de la montagne », les collines possèdent « un langage », les prés sont « heureux », une force cachée (geysers ou laves) ronge et brûle le sol, les étoiles rendent « insignifiante l’agitation du monde ». Les animaux ensuite : pour les « petites bêtes », les sentiers sont des routes de campagne, le coyote sait « décider et éviter le terrain à découvert comme un homme », les cerfs suivent le « plus court chemin pour traverser la vallée », corbeau et coyote s’épient car ces rivaux se partagent les mêmes proies. Les végétaux enfin : le pin dont les branches ploient sous le poids de la neige, le bouleau qui « contrarie les plans des autres » en étouffant la rivière qui le nourrit, le sapin qui consacre son énergie à « parfaire ses élégants cônes lustrés ».
Les habitants s’inscrivent dans et émanent du paysage. La vannière célibataire et aveugle vit « dans un paysage qui lui ressemble » en fabriquant des paniers qui vont « au-delà de l’habileté » (cad porteurs d’art). L’homme médecine est tué pour n’avoir pas su vaincre une épidémie de pneumonie. Les shoshone qui vivent comme les arbustes mesquite séparés entre eux par de grands espaces. Le chercheur d’or (pourtant non indien) sans fusil et trappeur, heureux n’importe où « en plein air ».
Au-delà de cette description de la nature, l’auteure se désigne par sa religiosité (référence à St Jérome, Moïse, Déborah, etc.) ou sa culture ( L’Iliade, Shakespeare, la botanique), l’émergence du « Je » dans un désir d’achat « d’un pré » aux églantiers et herbes folles, ou la perception aiguë d’instants fulgurants : une corne de mouflon entravée dans la fourche d’un pin qui y préserve les os crânien. Sa démarche littéraire transmet la saveur de ce monde dans lequel elle est en osmose, sans jamais oublier son intelligence intrinsèque : le Far-West se mue en Near-West.
Au terme de ce livre initiatique, l’univers n’est plus celui de nos habitudes anthropocentriques (orgueil et narcissisme en font un usage démesuré jusqu’à la destruction). Ces « petites pluies » engendrent un ouragan dans nos têtes : la nature, aussi importante qu’un homme, est une interlocutrice incontournable. Voila une invitation secrète à se dépouiller des « préjugés » et des scories civilisatrices, « comme le lézard de sa peau ». Après tout, In the wind est in the mind, n’ont qu’une lettre de différence !
(1) Au sens étymologique conjugué de « bouler » et « verser » (cad renverser) !
Jane Hervé
16 euros





