









Désobéir, c’est être capable de dire « non » quand tous disent « oui » et refuser de se soumettre à une loi ou un pouvoir estimé injuste. Manière de s’exclure du monde « Chef-oui-chef ! » de Full Metal Jacket ! Cependant si ce non peut être celui de la désobéissance civique (Gandhi), celui de Henry David Thoreau relève ici de la désobéissance « civile. » (Au reste, son livre a eu pour titre Résistance au gouvernement civil en 1849). A l’habitude, toute indocilité est punie par la société ; mais l’auteur inverse les valeurs en exaltant la rébellion, cette révolte devant l’injustice.
En américain pragmatique, Thoreau réfléchit après expérience, sans gloser avant - à la française - sur la transgression d’une loi ! Les faits ? Il refuse de payer un impôt à l’Etat du Massachussetts pour financer la guerre au Mexique esclavagiste, ou... pour conserver un curé lequel ne finance pas l’entretien du maître d’école. Cet acte de refus l’auto-exclut d’emblée d’une société « constituée à laquelle il n’a pas adhéré ». A l’opposé, Thoreau paie sans récriminer ses taxes de voirie !
Quelles conséquences sur les plans politique, moral et judiciaire ? Premièrement, un tel acte impose de repenser autrement la démocratie. L’homme qui a raison contre les autres hommes est ni plus, ni moins « une majorité à une voix » ! Comptage imprévu, mais respectueux du choix du citoyen. Mais attention, toute « minorité qui se comporte comme une majorité n’en est pas une » (ndlr minorité, bien sûr). Le rapport majorité-minorité est remis en question. Un Etat libre et éclairé devrait reconnaître à l’individu un « pouvoir supérieur et indépendant qui serait semblable à celui du gouvernement. » Définition de l’autonomie kantienne où la volonté libre concilie individuel et universel.
Deuxièmement, la dichotomie riche-pauvre se développe sur le plan moral : « la vertu est inversement proportionnelle à la richesse ». Façon stricte de dénier aux cumulards de dollars le respect de l’homme.
Troisièmement, la législation est défaillante. En effet, le juge punit l’indiscipline par l’emprisonnement. Cette répression par la prison est basée sur une équivalence aberrante : , la justice répond au refus mental/intellectuel par la mise en cellule d’« un être de chair, sang et d’os » . Pis, le prisonnier-penseur narquois (cad Thoreau) n’éprouve pas de « sentiment d’enfermement ». Il mue sa seule nuit (1) en geôle en une expérience existentielle et en rencontre quasi-journalistique avec d’autres emprisonnés. Pis, sur le plan personnel Thoreau éprouve le sentiment paradoxal « d’avoir payé l’impôt » justement en refusant de le faire. De quoi faire tourner en bourrique tous les législateurs de la terre ! Comme « l’acte d’emprisonner » est en soi injuste, ce qui fait paradoxalement de la tôle « un lieu pour les hommes justes » ! Le monde à l’envers.
La présentation par Noël Mamère situe la philosophie de Thoreau dans l’œuvre globale : engagement fusionnel avec la nature (expérience de Walden) où le « chant du grillon suggère une sagesse accomplie », amitié avec le transcendentaliste Emerson, etc. L’article du Monde diplomatique aurait avantageusement enrichi sa réflexion. Il est qu’au XXe siècle la conception d’obéissance se module autrement dans certains cas. Le soldat doit désormais désobéir à un ordre « illégal », article du tribunal de Nuremberg intégré à l’article 33 de la Cour pénale Internationale (Convention de Genève). Autrement dit, Stanley Kubrick aurait pu introduire une réplique inattendue : « Chef- non-chef » à son film culte !
Jane Hervé
(1) Quelqu’un a payé l’impôt à sa place.
7 euros





