









Avoir faim au point de manger ses propres mocassins ! Voila qui démystifie l’image folklorique d’Amérindiens emplumés, brandissant tomahawk ou scalp, si longtemps véhiculée par les Blancs. Nous avons inventé nos Indiens soit comme modèles de la pureté sauvage (incarnant notre fascination pour un âge d’or de l’humanité), …soit comme opposants farouches aux envahisseurs européens réquisitionnant leurs terres et détruisant leur mode de vie. De fait, nous ne les avons jamais vus dans leur vérité. C’est le mérite de cet ouvrage remarquable de les montrer enfin tels qu’ils sont.
John Tanner, fils d’un pasteur blanc enlevé par les Indiens, est adopté par les Ojibwas pour remplacer un enfant décédé après avoir été traité comme un esclave. Il raconte trente ans de sa vie parmi les Indiens : c’est donc le roman d’une histoire vraie. Entrer dans la peau de cet indien-blanc, est une expérience stupéfiante dont le lecteur ne sort pas indemne. Avec Tanner, ce dernier vit avec « Celui qui esquive, Celui qui effraie tous les hommes, Celui qui étend ses ailes, Celui qui met des plumes, Jambes fortes ou Plusieurs aigles au repos ». Autant de noms en action semblable aux hommes qui les portent.
Leur vie dans la nature est d’une grande rudesse. Chaque jour est une lutte contre la faim. Celle-ci hante toutes les pages. On mange ce qu’on chasse ou qu’on pêche. Il faut tuer ce qui est présent : wapiti, bison, ours gris, castors, esturgeon, de préférence des animaux bien gras (les femelles bisons sont fort appréciées). Mais il faut auparavant traquer, parfois placer des pièges ca et là dans la neige, les bois… Quelquefois le Grand Esprit transmet l’itinéraire intégral du gibier - toujours exact ! – par une vision adressée au chasseur ou à la mère. Toute transgression de ses exigences engendre un échec ! On mange plus rarement ce qu’on pêche (esturgeon), ce qu’on plante ou qu’on trouve (maïs, riz sauvage, écorces d’arbres, le sirop d’érable trouvé sur « l’arbre à sucre »). L’auteur en tout cas en parle moins.
Il faut lutter contre le froid, souvent terrible près des grands lacs. Il faut combattre les autres bandes d’Indiens soit ennemis (Sioux), soit porteurs de vengeance tribale (celui qui est insulté ou tué est défendu et vengé par un membre quelconque de sa famille, selon un principe brutal de vendetta à l’amerindienne). Plusieurs fois, Tanner sera laissé pour mort (coup de fusil, de tomahawk), mais il survivra.
Sa famille se déplace de tribu en tribu se regroupant ou se séparant pour une raison ou une autre, comme si cette transhumance humaine permanente était dans sa nature même. Lors des retrouvailles la solidarité et le partage, alterne parfois avec un égoïsme cruel et inexpliqué.
Surprise encore dans la découverte des choix moraux. « L’Indien attend le mal pour le mal ». Celui qui ne se venge pas n’est pas estimé. Celui qui ne va pas au bout du meurtre est méprisé, tel ce marchand de fourrures (un traiteur) qui se contente de pointer son pistolet sur la poitrine de Tanner sans appuyer sur la gâchette (L’auteur l’évoque à trois reprises, à cause de ce manque d’audace). La force et la résistance de l’homme à tout (intempéries, hommes, attaques de bêtes sauvages) sont en quelque sorte ses principes moraux. Notons que l’ouvrage confirme ce qu’on avait de ces peuples : la mise à l’écart des femmes inexistantes, réduites* à l’enfantement et aux activités ménagères. Seuls les transvestis/homosexuels trouvent, eux, une place particulière comme le film Little big man l’avait laissé supposer. Des personnages imprévus surgissent, tel ce faux prophète qui drague ou trompe les fidèles naïfs qui obéissent à des ordres saugrenus (envoyer une indienne chercher un chaudron loin des cabanes, pour mieux la séduire au détour d’un sentier).
Cette observation précise à l’intérieur du vécu indien semble possible parce que l’auteur (parfois dubitatif) est demeuré un étranger malgré la puissance physique (lutte, chasse) qu’il a su développer et les maladies qu’il a su dominées (paradoxalement son retour difficile dans la société est ponctué de multiples récidives !).
Jane Hervé





