









J.Baird Callicott repense notre conception de la nature et nos rapports de réciprocité avec elle. Son éthique de la terre trouve son origine dans la pensée du garde forestier et écologue Aldo Léopold (1887-1948), transmise dans son « Almanach d’un comté des sables », qui établit et justifie nos obligations morales à l’égard de la nature. La nécessité pour les hommes de développer des modes de coopérations a fait naître des « réactions morales affectives », la conscience morale. Les hommes appliquent alors ces principes moraux à une communauté, dont les frontières dépendent de notre conscience d’interdépendance aux autres. Cette éthique vise à nous faire étendre notre « communauté morale » de manière à y inclure le sol, l’eau, les plantes, les animaux. Nous respecterions ainsi la terre collectivement « non seulement comme une servante utile, mais comme un être vivant, largement moins vivant que nous-mêmes, mais beaucoup plus grand en espace et en temps ». La terre est considérée comme un supra-organisme dont les parties - sol, rivières, montagnes, atmosphère, seraient les éléments organiques d’un tout coordonné, chacune ayant un rôle défini. Elle fonctionnerait en tant qu’unité d’énergie.
Dans cette philosophie holistique, la considération pour ses membres s’efface devant le souci de préserver « l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique ». C’est pourquoi, contrairement à la philosophie éthique moderne, l’éthique de la terre inclut dans le champ moral aussi bien les membres associés de la communauté biotique que cette communauté biotique elle-même. Les membres non-humains de la communauté biotique n’ont pas de « droits humains », mais en tant que membres, ils méritent le respect. Dans les cas où nos devoirs à l’égard des humains entrent en conflit avec nos devoirs vis-à-vis de la communauté biotique, il s’agit alors d’établir des principes de second ordre et un classement des priorités qui précisent les conditions respectives dans lesquels les principes éthique holistiques et les principes éthiques individualistes doivent être entendus. Cette approche donne une valeur intrinsèque à la nature. Elle doit se valoriser en tant que fin en soi et non en tant que moyen pour l’homme. Celui qui demanderait un droit d’utilisation de la nature devrait prouver la priorité du droit humain sur celui de la communauté biotique.
Les notions d’écosystèmes et de nature sauvage sont questionnées. La nature est dynamique, et chaotique, ses changements sont imprévisibles. La succession écologique est continuellement relancée par une perturbation ou une autre. Il ne s’agit donc plus de préserver les structures naturelles existantes, mais de perpétuer l’intégrité des processus évolutifs. J.Baird Callicott propose de définir une chose juste, non pas lorsqu’elle tend à préserver « l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique », mais quand elle tend à perturber la communauté biotique sur une échelle de temps et d’espace normale. Elle est mauvaise quand il en va autrement. Dans la mesure où la majorité des territoires sont depuis longtemps habités par l’homme comme par d’autres espèces, l’idée conventionnelle de nature sauvage est remplacée par l’idée de santé du territoire comme paradigme de la protection. Il s’agit de définir les critères de santé de la terre dans des territoires dynamiques habités et de penser la relation homme-nature dans une perspective d’enrichissement mutuel. Une nouvelle conception post-moderne systémique et dynamique de la nature qui inclut les êtres humains (au lieu de les exclure) est en train de prendre forme. Après le paradigme industriel, l’écologie de la science est la conception de l’avenir.
Aude Binet
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