








A l’arrêt de l’autobus, ce matin, une fillette de 10 ans secoue ses poches. Il en tombe un minuscule bout de papier triangulaire de 3 cm de long. Elle le ramasse. Je la félicite. Il est vrai qu’à chaque fois qu’un adulte a jeté sous mes yeux un mouchoir au sol, je lui en fais aimablement la remarque. Je me suis toujours entendu répondre : « J’en veux plus. » Un haussement d’épaules accompagne parfois ma remarque, montrant le caractère désormais inutile du détritus. Le papier reste inéluctablement sur le trottoir. Se baisser pour le ramasser serait sans doute humiliant. Il y a du personnel municipal payé pour cela.
Une demi-heure après, j’entre dans un laboratoire mutualiste pour une prise de sang. Il est 9 heures. Sur un siège voisin vide, un patient a oublié le dépliant de présentation des divers services médicaux proposés. Une femme arrive et m’interroge nerveuse : « C’est à vous ? », puis demande à ma voisine avec la même fébrilité : « C’est à vous ? ». Nos deux réponses sont négatives. Elle attrape le dépliant qu’elle jette sous le siège. Je lui fais aimablement la remarque qu’il y a probablement une poubelle à proximité. Elle s’excite. Je précise que cette mise directe à la poubelle évitera au personnel du guichet de le ramasser. « C’est pas à moi, grince-t-elle. – Ce n’est pas à vous, répliqué-je, mais ce n’est pas un raison pour vous de le jeter ainsi. » Je ramasse tranquillement le dépliant et cherche une poubelle sous les invectives de la dame cochonne du genre : « Qu’est-ce qu’elle a, celle-là ? Où ce qu’elle se croit ?… ».
Contrainte de rester assise dix minutes à mon côté, elle multiplie les gestes du cou. Apparemment négligents, ils emportent pourtant sa longue chevelure noire qui frôle à deux reprises mon épaule. Ecouteurs dans les oreilles, elle suit les infos qu’elle partage avec son voisinage. Je continue ma lecture.
A son tour de guichet, elle multiplie les amabilités avec les secrétaires qui ne disent rien par courtoisie. « Je suis née le … juillet…Prise de sang….Eh, oui, mon docteur est le docteur T.. Eh oui, j’ai oublié ma carte de l’institut mutualiste. Eh oui, je dois faire d’autres examens à 10 h. J’aurais le temps ? Eh oui, je dois prendre mon service au ministère à 11h 30 ». Le tout dit à voix suffisamment forte pour que tous les patients puissent connaître les raisons évidentes de sa présence en ce lieu. Raisons qui, on s’en doute, n’intéressent personne. Dois-je lui dire que je suis journaliste ? La dame dont je tairais le nom s’inscrit pour l’examen, se réinstalle à distance de mon siège, se contentant de saluer les entrées et les départs d’une voix particulièrement forte comme pour démontrer à tous : « Voyez je suis aimable, moi ».
Après la prise de sang et un bref échange avec l’infirmière, je quitte le laboratoire et salue tous les patients comme cela est coutumier dans cet espace mutualiste : « Au revoir ». Je m’adresse directement à la dame aux cheveux noirs : « Au revoir, Madame, la responsable de la propreté dans un ministère ». Je fais une pause : « …Sans doute le ministère du travail ». La furie aux yeux d’un noir étincelant réagit sur-le-champ : « Au revoir, Madame, surtout faites de beaux rêves ».
Bien sûr, chère employée, je rêverai d’une société sans cochonne irresponsable créatrice d’ordures. Je remarque que les voisins se sont tus, bien que leur regard me fasse comprendre le soutien implicite à mon intervention. Il est vrai que je suis en train de lire le dernier ouvrage de Delmas-Marty. Le titre invoque la nécessité de Responsabiliser. Et que la notion anglo-saxonne de responsability voit là un « processus d’élaboration collective des décisions avec les citoyens ». Il est probable que la charmante dame ne l’a probablement pas encore consulté.





