









Ce recueil de textes permet au lecteur de mieux comprendre le parcours scientifique, philosophique et personnel de cet homme singulier qui a su porter la voix des Inuit jusqu’en Occident et qui réclame de toutes ses forces pour le Grand Nord la création d’un espace écologique protégé. « Un espace de paix au sommet de la Terre envers et contre ces sous‐marins nucléaires qui patrouillent silencieusement sous la glace. Un espace respectant la biodiversité originelle et de liberté pour notre Terre Mère qui se voit, partout ailleurs, sur toutes les faces du Monde, asservie. » (Terre mère pp. 21‐22) Ces textes reviennent sur la découverte, en 1976‐1977, d’un immense complexe architectural situé en Tchoukotka (Sibérie nord‐orientale). En 1990, après l’effondrement de l’URSS, Jean Malaurie, dirige une expédition franco‐russe dans cette région. C’est alors qu’il étudie ce site chamanique grandiose qu’il appelle bientôt« la Delphes de l’Arctique ». Ces textes en font le récit. En creux se dessinent aussi les racines de la pensée de Malaurie, une pensée originale, nourrie des philosophes allemands de la Nature (Goethe, von Baader, Boehme...), imprégnée par Lamarck, influencée par son maître, Fernand Braudel (mais aussi Lévy‐Bruhl, Roger Bastide, etc.), aiguisée par les recherches d’un Gaston Bachelard qui interroge les forces imaginatives en regard de la Nature, durablement marquée par la rencontre avec la nation Inuit et, pour finir, une pensée confrontée aux brumes d’un 21e siècle frappé par une crise majeure (perte de la biodiversité, réchauffement climatique, injuste répartition des ressources et inégalités croissantes).
Jean Malaurie est l’antithèse d’un Claude Allègre. Il est un scientifique atypique, un « astronome renversé »,comme il aime à le dire lui‐même, reprenant là à son compte une phrase d’André Breton. Il est un homme de science. Mais un homme de science qui n’obéit pas aveuglément à une sèche et despotique rationalité, un homme de science capable d’écouter son intuition, un homme DES sciences qui préfère le dialogue et l’échange (entre les branches scientifiques, entre les hommes, entre les cultures) plutôt qu’une ultra‐spécialisation aveugle à tout ce qui est hors son champs, un homme sensible à la complexité et à la beauté de la Nature et qui oeuvre infatigablement à ce que les hommes changent leur regard sur le monde, redécouvrent leur rapport à la nature. Bref, un scientifique qui échappe au culte stérile de la techno‐science.
Géomorphologue de formation, Jean Malaurie, né en 1922, s’est peu à peu ouvert à d’autres disciplines au fil de ses nombreuses missions dans le Grand Nord (il dirige en 1950 la première mission géographique et ethnographique française dans le nord du Groenland, il est le premier européen à atteindre le pôle géomagnétique en 1951, etc.). Là‐bas, sur cette terre encore presque vierge, il apprend à connaître et à vivre avec les Inuit, développe une méthode anthropogéographique spécifique et se fait le héraut de ce « peuple racine » et de son environnement. Depuis, il n’a eu de cesse, en plus de ses travaux scientifiques, de tenter de faire connaître au monde la cause de ce peuple. La désormais célèbre collection Terre humaine, qu’il fonde en 1954, une collection qui renouvelle les écrits de voyage et d’ethnographie, est d’ailleurs un de ces espaces qui lui permettent de porter cette cause, celle de ces peuples premiers ou racines, qu’il considère comme des peuples « en réserve » et dont il pense que le 21e siècle montrera la sagesse. Ainsi pour lui, le fait le plus marquant du 20e siècle a justement été « l’émergence des peuples premiers ; la découverte de la diversité et de la complémentarité du monde ». Et au milieu de la crise sociale, écologique, culturelle que nous traversons « ils peuvent nous faire bénéficier de leur philosophie et esprit créatif ». « Nous sommes à l’aube d’une intelligence nouvelle de l’histoire de l’humanité », nous dit‐il dans Hybridation et code mental, postface à la nouvelle édition de l’Allée des baleines. Gageons que cela soit vrai.
Déborah Mortali
4 euros





