









Le Felipe : Vous avez écrit ce livre en 1973, qui a obtenu à l’époque un énorme succès. Qu’est-ce qui a motivé cette écriture ?
Jacques Massacrier : La volonté de quitter la société de consommation dont je m’étais gavé jusqu’au dégoût et un concours de circonstances. Invité à Ibiza par des amis pour les fêtes de Noël 1968, j’ai été séduit par la beauté de la nature, la gentillesse et la tolérance de la population, à l’époque, essentiellement rurale.
J’ai eu soudain l’envie de tout plaquer. J’étais directeur artistique à Publicis Champs-Élysées avec un gros salaire, mais rien ne pouvait me retenir. Ma femme était d’accord. Nous avions quelques économies et à l’époque, le change était très intéressant avec l’Espagne. Malheureusement, à la suite d’un mauvais investissement, j’ai tout perdu. On ne s’est pas découragé. On a loué une vieille ferme perdue dans la campagne et l’on a commencé notre retour à la nature avec la ferme intention d’aller le plus loin possible vers l’autarcie. Il fallait improviser et apprendre dans les bouquins et surtout avec les voisins, de vieux paysans. On expérimentait et je notais tout. Un jour, un ami parisien est venu me voir et, en consultant mes notes, il m’a conseillé d’écrire un manuel. Je n’y croyais guère, et pourtant, les éditions Albin-Michel n’ont pas hésité à le publier. Bien sûr, ça mettait du beurre dans les épinards. Mais on n’a pas changé de vie pour autant. On avait pris goût à la simplicité de notre existence. Pas d’électricité, pas d’eau courante, pas de téléphone, pas de télévision, pas de factures et pas la moindre panne.
Vous avez vécu pendant 17 ans sans eau courante, et sans électricité, pour, dites-vous, avoir un réel contact avec la nature. Quel regard portez-vous sur les écologistes d’aujourd’hui ?
Je n’ai jamais voulu convaincre quiconque d’un retour définitif à une vie archaïque. J’ai simplement dit : il faut avoir un puits pour connaître la valeur de l’eau… Il faut faire pousser un arbre pour hésiter avant d’en abattre un autre… Il faut savourer les légumes de son jardin pour savoir à quels succédanés nous étions accoutumés… Il faut couper son bois pour retrouver devant sa cheminée la véritable sensation du confort… Il faut confectionner ses propres vêtements pour ne plus avoir envie de subir les caprices de la mode… Il faut regarder vivre les animaux et les insectes avant d’exterminer quelques soi-disant "nuisibles"… Il faut retrouver la santé du corps et de l’esprit pour réaliser le plaisir de vivre et celui d’aimer. Aujourd’hui, les écologistes sont largement dépassés par ces considérations, ils ont d’autres chats à fouetter, les menaces sont bien plus graves, il ne s’agit plus de savoir revivre, mais de pouvoir survivre.
Votre livre délivre des messages simples, des recettes et des conseils pour nombre de domaines de la vie de tout un chacun. Quid des choix de société que les citoyens peuvent faire ?
Le citoyen n’a plus le choix. Il doit parer au plus urgent, et tout seul, il est totalement impuissant. Il est confronté à la cupidité d’une part, à l’immobilisme et la lâcheté d’autre part. Si une terrible catastrophe se produisait : plus de pétrole, plus d’électricité, plus d’internet, plus d’eau potable, plus de travail… Peu de citadins s’en sortiraient. On nous a souvent reproché d’avoir entraîné nos deux fils dans une impasse trop rustique et sans avenir. Cela dit, ils parlent et écrivent correctement quatre langues et ils sauraient se débrouiller dans les situations les plus critiques.
Comment jugez-vous notre époque ? Folle, irresponsable, courant à sa perte ou porteuse d’espoirs ?
Elle court à sa perte. Quand la Chine et l’Inde (pour ne citer que ces deux pays) atteindront le quart du niveau de vie occidental, l’apocalypse sera imminente.
De votre retraite espagnole, qui date de 1969, qu’est-ce que vous avez envie de dire aux jeunes générations ?
Ce que j’ai dit en 1973 dans « Savoir Revivre » : À quoi bon lancer des cris d’alarme contre la société de consommation et d’industrialisation, contre la pollution qui en résulte, si nous continuons à faire vivre les industries qui nous empoisonnent et épuisent les ressources naturelles de notre planète ! Allons plutôt réapprendre à vivre en se passant du produit de ces industries et retrouvons au contact de la nature les bases d’une véritable échelle des valeurs. Devant le merveilleux équilibre biologique, nous pourrons mesurer l’immensité du désordre de notre société. En retournant près de la nature, nous contribuons à la protéger, nous réintégrons notre élément naturel et cessons de collaborer avec une société dont la vitalité est basée sur le gâchis. Alors, peut-être qu’en toute connaissance de cause, on pourrait utiliser raisonnablement les merveilles de la technologie.





