









Cette nouvelle collection du Passager clandestin explore les chemins lents de ceux qui ont anticipé la décroissance, bien avant qu’elle ne s’avère nécessaire. Ils sont les premiers « objecteurs de croissance ». Le présent ouvrage proposé par le directeur de collection Serge Latouche donne un éclairage global sur la pensée de l’un d’eux, Jacques Ellul. Par une sélection exigeante de ses écrits, la mise en parallèle avec divers théoriciens (Castoriadis, Gramsci, Debord, etc.), le rappel des divers livres elluliens, cette pensée visionnaire se reconstruit comme un puzzle.
Ellul, penseur discret s’il en est, a pressenti en une vision panoptique les « métamorphoses radicales »au fil du XXe siècle : les évolutions planétaires risquées dans les domaines du nucléaire, des nanotechnologies, des OGM, de la propagande ou du terrorisme. Cet homme de la rupture, difficile à saisir car il rompt point par point avec l’ancien système (l’Ancien régime mental !), conteste l’absurdité même de la notion de « croissance ». Une position que le bon sens de tous devrait reconnaître : « il ne peut y avoir de développement infini dans un univers fini ». En conséquence, il s’oppose à « la société technicienne » (pas à la technique) et critique les excès technologiques engendrant une forme de « totalitarisme » technicien.
S’insurger contre le système technicien et le « bluff technologique » n’est pas la moindre affaire : toute la planète est redevable, dépendante et même esclave de ces technologies. Or les techniques se développent hors de tout contrôle, créant un monde artificiel plus « contraignant que le naturel ». En s’y opposant, Ellul cherche à retrouver l’homme : il le pense « avant la technologie », laquelle doit s’adapter à lui (et non le contraire). Son exigence de redécouvrir la valeur de l’individu et la « conscience de soi », le conduit à déduire que le vrai révolutionnaire aujourd’hui serait… un contemplatif. Il imposerait de changer « notre rapport au temps ». Et pourquoi pas ? Car cet humain-là au moins n’est pas le consommateur invétéré et maladif que nous sommes planétairement devenus.
Cette critique de la société technicienne, le rapproche de la pensée écologique (qu’il critique aussi). En effet, cette dernière a des « limites », car elle s’inscrit dans « un mode de vie global » également à transformer. Il est vrai que, vu la gravité de la présente situation écologique, nous pensons plus à réduire les dégâts et agressions portés à l’homme et à la planète qu’à réinventer un autre monde, à imaginer une autre société libérée d’un certain poids technologique. L’utopie manque encore à l’écologie. Il nous faut patienter. Nous sommes à un moment où l’écologie est confrontée à de si redoutables puissances économiques planétaires qu’elle est contrainte de gérer sa propre impuissance. Ellul quant à lui, la pense comme « un contre-pouvoir » et non comme « un parti politique ». Mais un contre-pouvoir peut-il avoir un réel pouvoir ?
Jane Hervé





