









La nature recèle d’inspiration poétique pour l’homme et la femme ; sans ces derniers, la nature n’a pas d’histoire à raconter. Par l’intermédiaire de ses personnages, évoluant dans un paysage de la Drôme, André Bucher nous révèle cette poésie. Quatre inconscients cheminent lentement au sein de cet espace vivant, dévoilant sa beauté comme sa cruauté.
D’un côté il y a Richard et Daniel, deux frères sortis d’un fait divers qu’ils subirent enfants. Face à l’insolence de la vie qui continue sans s’arrêter sur ceux qu’elle a blessés, ils refusent de s’y inscrire : l’un reclus en mécanicien du bout du monde, l’autre muré dans son silence. Tel le vol du héron « soustrait au lent déroulé mécanique de l’horloge du temps », ils se suspendent dans leur souffrance. Ce qu’ils ne peuvent exprimer les empêche d’atterrir, de grandir.
De l’autre il y a Alice et Vladimir, ceux qui malgré leurs blessures ne renoncent pas. Elle, leur fée d’hiver à tous, affirme que l’on est en rien obligé de porter le fardeau de ses parents : « elle en refusait l’héritage, ce n’était pas une fatalité ». Lui, exilé d’un pays en guerre, veut « se confronter à une nature vivante », il « ne conçoit pas que puisse s’évaporer le souffle, l’espoir d’une vie nouvelle ». Pourtant, malgré la chaleur délicate qu’il instille en elle, malgré l’envie de « se retrouver au lit avec l’amour », la crainte d’un virage incertain les retient de prendre le train qui siffle sous le lit.
Dans ce « grand livre naturel » où « chacun dissimule ses manques dans son caisson de fureur étanche », l’univers poétique de la nature, complice, animé lorsque le silence et la solitude se parlent, leurs permet de s’envoler dans des imaginaires qui soulagent la souffrance, qui prédisent l’avenir.
On sent dans la gorge « hennir les étoiles explosées » que la glace mêlée à la neige finit par obliger à se taire ; les flocons amortissent les beaux bruits blancs. On frotte les galets du fond de l’eau, « parents éloignés des étoiles », pour faire venir l’éclat des brillants qui cascadent sur « le grand toboggan du ciel ». On se projette dans « l’eau, le courant, qui détache les amarres, qui transporte dans une vie nouvelle ». On laisse le végétal lancer des défis à un déluge de mécanique. Et lorsque « l’aigle royal danse la bienvenue », que « le soleil presse timidement son citron » ou que « le nuage donne la réplique au ruisseau », le lecteur, aidé par le style, doit ralentir pour laisser naître l’image ou, si elle ne vient pas, se laisser bercer par la poésie.
Portés par ces visions subliminales, les quatre naufragés progressent intérieurement, douloureusement, au rythme de leurs temporalités respectives. Petit à petit, « alors que fondamentalement rien ne change, tout paraît différent ».
Chacun attend son tour, sans amertume, pour réussir à « se parler autrement que du bout des lèvres, se toucher davantage que du bout des doigts ».
Un livre qui sort de l’hiver avec espérance.





