








Les paysans, c’est comme les femmes. On les fête une fois par an au Salon de l’agriculture quitte à leur flatter également l’échine à l’occasion, à les chouchouter dans le sens du poil à la veille des élections. Le reste du temps, ils sont là pour courber le dos au nom du libéralisme tout puissant qui exige rendement - et même surrendement - de tout : de blé pour les cultivateurs, de viande ou de lait pour les éleveurs. Rendement qui les atteint physiquement avec la triade maudite pesticide-fongicide- engrais qui engendre de graves maladies (1). Rendement qui les étrangle financièrement par ses exigences techniques d’une modernisation à l’échelle des grands espaces américains. Avoir le plus gros tracteur agricole ou vigneron ou enjambeur, la dernière moissonneuse-batteuse, l’arracheuse de patates, l’ensileuse pour récolter le fourrage avec des becs ramasseurs d’épis de maïs, la faucheuse autochargeuse ou conditionneuse à rouleaux pour enrubanner la luzerne en balles rondes, le semoir monograin ou à semis combiné, l’épandeur d’engrais ou de fumier, la benne à créale, le broyeur, l’épareuse ou la faucheuse débrousailleuse pour le bord des routes, et les silos de stockage étincelants qui se multiplient dans des fermes individuelles (et non au service d’un collectif de cultivateurs comme jadis). L’agriculture aujourd’hui, c’est un hymne lancé à John Dee, Morris, Massey-Ferguson, Caterpillar, New Holland, etc. qui engendre 5, 10, 15 ans, parfois une vie d’emprunts à rembourser tout en crevant la dalle. Du beau matériel fait pour travailler moins (ce qui est légitime), mais pas pour gagner plus et à coup sûr pour s’endetter plus.
La vérité, pour moi, c’est cet éleveur de l’Ardèche qui a donné un prénom à chacune de ses vaches, - « C’est ma famille », dit-il - qui bichonne ses veaux nouveau-nés entre les ballots de foin, mais… dont le lait s’écoule dans les pissotières de l’étable, car le camion de ramassage ne grimpe plus la côte qui mène à sa ferme. C’est le désespoir solaire de ce célibataire qui justifie encore ma présente colère. Il y a plus de dix ans que je l’ai rencontré. Je ne sais plus si la ferme est toujours là ou est une résidence secondaire ; je ne sais plus si l’éleveur est toujours là ou s’il est installé dans une autre résidence secondaire au cimetière *
Hervé Jane
(1) Lire Notre poison quotidien, la responsabilité de l’industrie chimique dans l’épidémie de maladies chroniques, Marie-Monique Robin, La Découverte, 2011
(2) On estime entre 4 et 800 le nombre de suicides d’agriculteurs.





