









Ce livre, Demain, seuls au monde ?, foisonnant et descriptif, évoque mille aspects de la biodiversité (sans fin) et de ses multiples implications humaines, économiques, sociales... Il le fait avec vie, ferveur et parfois une certaine poésie. Il nargue l’impossibilité de répertorier cette diversité, tant l’inventaire complexe dépend largement de la progression des techniques (on pourrait dire des technodiversités !). Ainsi répertorier les espèces des océans implique de fabriquer un bathyscaphe descendant de plus en plus profond (10 916 m pour Picard).
Par choix, l’ouvrage traite essentiellement de la biodiversité dite des espèces, écartant plus ou moins celles des gènes et des écosystèmes. Ce faisant, il rappelle l’historique de cette notion : depuis la « diversité biologique » de la forêt amazonienne (1980), jusqu’au concept du sociobiologiste Wilson qui fait florès depuis 1986 en contractant les deux mots précédents. En bref, 1,8 millions d’espèces sont aujourd’hui listées, mais les spécialistes estiment que 100 millions restent à découvrir (certes avant leur éventuelle disparition) ! Découverte qui n’est pas un privilège occidental, puisque le peuple Baka (Congo) en a répertorié 650 à lui seul (dont 392 médicinales, 237 artisanales et 13 alimentaires). Une des plantes, le ngongo, n’a pas moins de 23 utilisations.
Après avoir largement constaté, récapitulé et déploré le « grand pillage » de la planète, E. Grundmann cherche aussi des sources d’espoir - tous azimuts - dans le monde contemporain. Elles nichent parfois au fin fond de terres éloignées où des hommes survivent en marge de notre société occidentale. Ainsi les 3 000 variétés de patates du Pérou sont une sauvegarde contre la maladie (l’une remplace le légume défaillant). Plutôt que des insecticides chimiques, il en existe des naturels selon l’environnement : les fleurs de pyrèthre du Kenya, le margousier en Inde, etc. Versons un peu dans la scatologie souvent oubliée par dédain du sale... Les insectes coprophages (350 en Europe) dévorent bouses et crottes, mais ils sont désormais éliminés par les antibiotiques. Alors sans eux, c’est le règne des excréments... En Australie, l’introduction de bovins européens - immigrants légaux - n’a pas été appréciée des coprophages locaux (spécialisés es‐marsupiaux). Résultat : il a fallu introduire d’autres bousiers.
La biodiversité peut susciter différents intérêts pour l’industrie. Nombre de lieux l’ont compris en développant un « tourisme vert », véritable apprentissage d’un savoir que nous n’aurions pas dû perdre. Des bactéries sont capables de ronger l’enveloppe des métaux, libérant les... paillettes d’or. Depuis longtemps, le canari dans une mine meurt pour signaler la dangerosité des gaz. Les grenouilles (non stérilisées par l’herbicide atrazine) sont des « baromètres de la santé » de l’environnement, tout comme les hirondelles, les saumons, etc.
Inversons la tendance pour revenir du monde des artifices vers celui de la nature. Il suffit de suivre l’exemple animal : des singes médecins de leurs propres maladies observés en Ouganda par Sabrina Krief sont les guides pour soigner diverses maladies. Du reste, l’homme plagie déjà cette nature : le Velcro est inspiré de la bardane, les pacemakers du battement de coeur des baleines, les winglets des avions du vol des rapaces, les dernières Mercédès Benz (moins énergivores) de l’aérodynamisme corallien. Les hommes pourraient étendre ces imitations et ces adaptations. Ce pourquoi ils surveillent les capacités animales à survivre à des situations extrêmes (les colibris andins vivent à 5 000 mètres d’altitude, l’hirondelle de 20 grammes traverse Sahara et Méditerranée, les fourmis transportent 100 fois leur poids, le fil de descente de certaines araignées est cinq fois plus solide que l’acier). Modélisés, ces comportements peuvent inspirer de nouvelles technologies par biomimétisme). A bien y regarder, nous ne sommes même pas inventeurs de l’agriculture au néolithique : certaines fourmis Acromyrmex la pratiquent aussi !
Que conclure ? Cette « nouvelle façon de voir le monde » nous incite à apprendre de la nature, plus qu’à perpétrer son exploitation. Nombre de signes (crise climatique, énergétique, pénurie de matières premières, émeutes de la faim) devraient nous inciter à penser et vivre autrement : reconnaître le rôle de la biodiversité, repenser notre rapport et notre place dans la nature. Il faut penser à sauver le vivant, une façon d’ « assurer le futur », selon l’auteure. Car la terre, cette Gaïa originelle dont nous sommes les plus grands prédateurs, peut très bien nous écarter de son nid si généreux.
Jane Hervé
A noter que ce livre, en papier recyclé, a des pages particulièrement lisses et agréables.
19,80 euros





