









Cet ouvrage du philosophe J.M. Besnier*, vertigineux pour la pensée humaine, n’est sans doute pas pure fiction. Réédité aujourd’hui, il fait le pari de penser un avenir sans – presque sans - avenir exclusif pour l’homme. Etre un philosophe postcartésien (prônant la fin du « privilège de la conscience », dépassant ou reniant le projet d’être « maître et possesseur de la nature ») reste une audace. Se hasarder – d’interrogation en hypothèse - sur l’incertain chemin d’un humain en plein devenir n’est pas la moindre entreprise. Passer de ce qu’il était à ce qu’il sera éventuellement ne relève plus du simple passage – mécanique ? - de l’être au non-être. Au fil des pages, un drôle d’à venir s’esquisse et émerge derrière le concept de « posthumain » (Rémi Sussan). Ce néologisme nécessaire, à la croisée de plusieurs pistes révèle un présent à venir difficile à concevoir. Ces diverses pistes, que l’auteur explore, suivent la trame du rêve futuriste d’accueillir – enfin ? - comme « alter ego celui qui n’apparaît pas à la définition de l’humain ». Pistes imbriquées les unes dans les autres, logico-chronologiques.
Reconnaissons d’abord la réalité diversifiée de ce « non-humain » (animal, machine, robot). Parmi eux, l’animal domestique, « interprété et compris », pourrait aisément rejoindre le « cercle de l’humanité ». Il participerait à cette « la république des êtres » susceptibles d’être compris, proposée par le philosophe Guido Calogero.
L’aspiration du post-homme est moins de s’arracher à la nature que de la transgresser. Ce néo-homme explore un autre langage élaboré avec une logique non-aristotélicienne. L’homme serait ainsi « remodelé » (Vance Packard) sans opposition entre le corps et l’esprit. Le fantasme persistant de cryogénie marque cette tendance. La société intégrerait tant la raison occidentale que la spiritualité orientale. Le posthumanisme rejette d’évidence les méfaits de l’humanisme dit classique (dont la colonisation).
« L’ère du cyborg » reconnaît l’émergence d’une intelligence « non biologique » de plus en plus débarrassée des limites corporelles (Ray Kurzweil). Le corps est mis à l’écart. L’ordinateur rend la pensée de l’homme inutile. L’homme, d’abord « honteux » d’être dépassé par les machines, se perfectionne pour en être « digne ». Il devient cyborg, cet être hybride dont l’organisme biologique est muni de prothèses électroniques. Une « machine pensante », somme toute.
De fait, la nature de l’homme est « augmentée »**. Des robots à tout faire sont insérés à l’intérieur du corps humain (Pistorius dont les jambes-lames en fibre de carbone font partie de lui, sans frontière). L’autre frontière entre l’animal et l’homme reste indéfinie (cf. Vercors, Animaux dénaturés). L’homme transgresse tant et plus, sans trouver de limites. Or cette transgression est désormais « l’expérience dominante de notre culture ». Elle remplace ce que nous appelions auparavant synthèse des contradictions.
Ainsi il advient la notion classique d’identité se modifie. Mu par un désir concrétisé de machine, l’homme a même délégué sa propre mémoire à diverses machines. Le concept de Singularité, cher à Kurtzweil, remplace désormais celui d’identité. L’homme est devenu « le produit de l’homme » avec les nanotechnologies. La conscience, cessant d’être première, cède le pas à l’informatique. Internet écrase le temps et l’espace réalisant des « fusions » imprévues, le soi se dilue et estompe l’opposition Soi et Non-Soi. Façon ici de rejoindre l’écologie (lien homme-environnement) qui nous tient tant à cœur. Dans le futur, les « objets techniques entreront de plus en plus en réseau. » Les robots coexisteront-ils avec notre civilisation au risque de devenir supérieurs ? Seront-ils des « autres à part entière » ? L’homme n’est plus ce qu’il croît être. Les utopies posthumaines annoncent quelque part sa relève.
Que deviendra le monde ? Quelle éthique ? Elle cesse « d’opposer raison-passion-animal-homme –robot, et propose d’établir un « équilibre des relations avec les êtres de la planète ».
Adjoindrons-nous une post-réflexion à cette réflexion probablement prémonitoire ? A l’heure où le vivant se désagrège sous l’influence des produits chimiques et de pollution, l’homme gardera-t-il longtemps son aptitude privilégiée à la pensée. Le prochain ouvrage sur le sujet sera-t-il rédigé par un computer si artificiel qu’il en deviendrait humain ? Ce qui relève aujourd’hui de l’utopie (nombre de penseurs contemporains étaient si désespérés de ne plus en avoir), ouvrira-t-il ultérieurement sur une autre utopie : une utopie de l’utopie, encore inimaginable aujourd’hui ? De quoi alimenter un autre projet encore plus incernable !
Jane Hervé
* Qui convoque la philosophie, la littérature, la science, la science-fiction, etc…
** Consulter aussi l’article de Nathanaël Jarassé, Le mythe de l’humain augmenté, Le Monde, 5 décembre 2014.





