









Ce Journal de Thoreau, rédigé au sortir de l’adolescence (de 20 à 23 ans) révèle comment se construisent simultanément un homme et une pensée. L’auteur croise ainsi des faits et émotions vécus selon la date (éléments temporels) à des données culturelles (extraits d’auteurs). Sa vie s’enrichit de citations adéquates : Homère et Milton ont d’évidence toutes ses faveurs, puis Goethe, Shakespeare, Virgile, etc. A l’inverse, cet amour du beau langage et de l’envol de pensée se répercute sur sa progression à travers le monde. En effet, Thoreau ne se contente pas d’une lecture passive (de citation en citation). Il devient lui-même créateur de langage avec des poèmes, des réflexions littéraires et philosophiques préparant ce qu’il est en train de devenir. Son originalité se distingue déjà dans la seule définition de la poésie, dénoncée « si elle n’est pas poétique ». Son avenir s’y esquisse avec un poème Walden, ce bout de forêt au bord d’un lac (près de Concord) où il vécut ultérieurement deux années.
Son approche du monde se développe dans la jouissance des sensations. Elle donne une priorité apparente à l’ouïe, souvent sollicitée. Cette oreille aguerrie entend déjà « les mots » de cailloux. Ailleurs, le grillon « joue les Nibelungen lied », la grive fauve a « un clairon d’argent », le geai impatient lance une « note d’airain ». L’auteur entend la musique des sphères, croit percevoir les « murmures étouffés du fleuve Minyos », écoute l’eau qui « glougloute », imagine le claquement sourd de la mer Egée se « brisant sur le rivage » ou le bruit du soir qui est un « son de réjouissances ». Il retient même le son imprévu de la « harpe de glace » (poche d’air sous le gel) révélée par le philosophe Emerson. La musique, présente dès l’origine dans sa façon d’entendre la nature, se construit subtilement comme élément de culture. Il tire une conception des sons qui, « apparentés au Silence », en sont « une expression timide », une sorte de bulle qui explose à ses surfaces. Il n’en demeure pas moins que Thoreau, malgré cet évident attrait sonore souvent exprimé, donne pourtant la priorité à l’œil, « au sens de la vision » (196). C’est oublier encore la présence rare du nez, de la sensibilité à l’ « odeur de vent musqué », provenant certes …de rats musqués. Oublier aussi la présence de la peau et le goût d’un vent « velouté soufflant du sud ». Tout est dans cet adjectif - « velouté » - qui ourle et frôle son contact avec l’univers.
A la croisée de multiples centres d’intérêts culturels (nous attendions naïvement un hymne déployé à la seule nature et nous découvrons parfois… une présence de la soldatesque et des références au divin), Thoreau est poussé par un souci continu de la « vérité » (une « perle » selon Bacon). Une triade de valeurs constitue désormais son monde : la vérité dans sa quête spirituelle, la beauté et de la bonté dans son approche de la vie. La « vertu » qui en découle est l’état « le plus achevé ». Sur le plan, il juge de l’amitié avec un romantisme ( !) secret à la Montaigne : l’ami, la « justification de (sa) vie » est un « témoin ». Il est aussi une « bulle sur l’eau » et ressemble « à une âme inachevée ».
Pourquoi le lecteur estime-t-il au terme de ce parcours que ces trois années de vie écrites (des « paroles mortes » si l’on en croit son journal) se concentrent dans le sentiment pensé « de ne faire qu’un avec la nature », cette fenêtre panoramique ? L’homme y est « soutenu par une myriade d’influences ». S’il est en « bonne santé », tous ses sens cherchent satisfaction : « C’est un plaisir de voir, marcher, entendre, etc.… ». Il nous le prouve par sa joie d’être, ne signalant qu’un seul mal physique : il avale une de ses dents.
Ce journal révèle les prémices des écrits postérieurs ? Ces derniers approfondiront –ils les mêmes thèmes, en développeront-ils d’autres ? Comment émergera la notion de désobéissance, le refus d’accomplir des châtiments corporels ? Suite aux prochaines années de ce journal d’émergence d’une singularité audacieuse et inscrite au cœur même d’une collectivité.
A noter que l’élégance érudite de la traduction et des notes de Thierry Gillybeuf (qui a déjà travaillé sur Lane) force et enrichit l’intérêt. La couverture opportune, en typo aux caractères si appréciés* aux Etats-Unis, complète le sentiment d’être confronté à un ensemble respectueux d’un univers thoreauesque !
Jane Hervé
* Sur les dollars et les “Wanted” !





