









Une Nature à aimer et à sauver
Célébrer la nature avec une ferveur festive à la John Muir étonne. Nos louanges version frenchie renvoient plutôt aux exaltations du 14 juillet, de Pâques ou aux 80 ans de grand-mère (autrement dit sont plutôt nationales, religieuses ou familiales) ! Le mot Célébration convient cependant à cet auteur serein qui, au fil des écrits, évoque parfois une forêt constituée de « foule d’arbres » qui « salue » l’orage ou des pins « qui psalmodient et se prosternent comme s’ils priaient » ; parfois un paysage du Grand Canyon semblable à une « cathédrale » ou une vallée de Yosemite ressemblant à un « temple » avec tours et clochers. Quelques allusions à Dieu, au Démon ou au prophète Elie disséminées ça et là confirment la religiosité sous-jacente au regard.
Cet observateur qui exulte n’est pas exempt de poésie ni de rêve. Muir sait jouir de « l’exubérance de la lumière », trouver un « arôme » à la tempête, « regarder » les vents, découvrir le « regard » de la lune, « l’amour » du soleil, le « ciel de cristal » ou des plaines « teintées de perle ou de blanc incandescent ». Avec sensibilité, il éprouve les nuances subtiles de la vie arbustive. « Chaque arbre à sa manière à lui de s’exprimer » : le chêne effeuillé, les pins aux verges d’or, les conifères du canada qui sont tels « des brins d’herbe serrés les uns contre les autres », etc. Chacun « chante des chansons ou fait des gestes particuliers ». Au demeurant, Muir entend aussi aisément la « musique éolienne » des arbres que celle du vent qui s’écoule « pareil à l’eau ». Tout à la joie des couleurs, il découvre « des giclées pourpres sur les écorces des arbousiers ». Loin de tout esprit scientifique coincé dans les stricts rapports de cause à effet, il mue même les arbres en « voyageurs » en raison... de leurs oscillations.
En conséquence, rien de surprenant que cet ouvrage en quête d’amour, de beauté et de pureté (termes employés ça ou là dans l’ouvrage) paraisse dans une collection nommée Domaine romantique. John Muir ressent la « sublime beauté de l’étendue neigeuse », se réappropriant le sublime kantien (appliqué à l’océan et au ciel étoilé) en éprouvant du plaisir là où Kant ne ressentait que déplaisir. Il nuance même ce sublime en évoquant la beauté « indicible des arbres sous l’orage », « confondante » de la sauvagerie de la nature (foudre, neige, avalanche, etc.) ou celle d’un univers empli de « merveilles ». A noter que la photo vertigineuse et anonyme de la couverture pourrait être la version photographique des tableaux de Caspar David Friedrich* !
Ce goût muiresque du romantisme s’exerce en outre dans le monde des sensations éprouvées. Muir ressent un plaisir évident de frôler le danger lors de nuit « périlleuse » au mont Shasta, de courses nocturnes dans la neige avec le corps quasi-gelé, ou d’une observation en pleine tempête hissé à 30 mètres de hauteur sur un sapin de Douglas. Perché là sous la rage du vent, l’arbre n’oscillait que d’un arc de ...20 à 30 degrés !
Certes, la Nature a toujours « quelque chose de rare à nous montrer ». Mais Muir, même en ces positions extrêmes, explore et analyse scientifiquement les alentours avec une grande précision. Son œuvre est émaillée de considérations sur les mœurs de la faune, l’état de la flore, le type de paysage, les dimensions ou les couleurs du monde. Ses articles, issus de diverses revues et regroupés ici, sont un puzzle qui laisse entrevoir sa volonté d’unifier « les traits du grand visage de la Nature ». Cette unification au bénéfice de la nature le conduit à combattre farouchement (dès le XIXème siècle) pour la protection du milieu naturel, la nécessité de préserver la forêt, d’empêcher la construction de barrages ou la conception de l’élevage comme un « danger ». Une intuition écologique et novatrice avant l’heure ! Dès lors, on peut aisément comprendre que Muir ait voulu sauver – entre autres - la vallée de Yosemite ou qu’il ait été l’instigateur d’une « université de la vie sauvage ».
Jane Hervé
*Le voyageur au-dessus d’une mer de nuages





