









Un ouvrage puissant tissé avec la souffrance de ces femmes – désormais âgées - qui ont parfois subi un, deux, parfois jusqu’à dix avortements clandestins dans les années 60. Il en émane une détresse méconnue. Les jeunes femmes d’aujourd’hui la découvrent avec une infinie sororité : elle « leur reste dans le ventre ». L’écrivaine Xavière Gauthier a choisi d’informer sur ces femmes d’avant la loi Veil, alors démunies par le manque d’informations sur la sexualité ou la contraception, prises au piège de la grossesse non désirée d’un enfant « ennemi, adversaire, un corps étranger ». Contraintes à l’avortement par une décision grave qui les rendait hors-la-loi, elles décrivent – souvent - l’indifférence du père biologique invitant sa compagne à la « débrouille ». Ces femmes « sans nom et sans visage » racontent aussi la quête infernale de faiseuses d’anges opérant dans des conditions sordides, parfois même leur arrestation devant la porte par la police. Au fil d’une trentaine de témoignages se révèlent l’usage de la table de cuisine, l’emploi d’aiguilles à tricoter, de bigoudis, de queues de persil, d’eau savonneuse, d’eau de Javel, etc.. De tels avortements faits avec les moyens du bord aboutissent à des hémorragies, des transfusions, des curetages cruels et « humiliants » : un cycle infernal. On est bien loin de la méthode Karmann (par aspiration) employée ultérieurement. Il apparaît une vraie conspiration muette contre les femmes, où de nombreux hommes - juges, médecins et policiers - effacent trop aisément leur évidente responsabilité biologique.
Ce livre d’actualité s’explique car la conquête historique de l’IVG, portée par Simone Veil il y a quarante ans, subit ça et là des pressions larvées. Ici on prône le non-remboursement de l’IVG, là on l’interdit ou on la limite. Dans certains pays, le mouvement du planning familial les soutient, mais dans de nombreux autres il n’existe pas. Seules les manifestations et les protestations féministes parviennent à empêcher les tentatives de recul de certains pays (Espagne). Les risques sont réels à l’heure où ça et là, certaines nations essaient de réduire la femme à vivre et procréer au foyer conjugal, bref à perdre autonomie et liberté. Cette enquête émouvante, qui intègre le témoignage propre de l’auteure, est une façon forte et énergique de lutter contre le repli ou l’oubli. « L’amnésie, c’est la barbarie », dénonce Ernest Pignon-Ernest auteur de la silhouette de femme au ventre déchiré qui sert de couverture à l’ouvrage. Cette femme singulière et bouleversante qui parle au nom de toutes les femmes « plurielles ». « Avortées clandestines » rappelle aussi que des femmes ont été exécutées ou emprisonnées pour avoir aidé leurs sœurs, que 50 000 d’entre elles meurent encore chaque année. Un cahier photo et une carte mondiale du statut de l’IVG prouvent que des menaces sont toujours présentes sur cette liberté si chèrement/chairement conquise.
Jane Hervé
Livre éco-conçu





