









« C’est n’est pas ma bande dessinée qui est « engagée »
mais le silence de certains médias sur les questions atomiques »
Le Felipe. Qu’est-ce qui vous a motivé pour un sujet pareil ?
Albert Drandov : dans une autre vie, j’ai été journaliste, spécialisé sur des questions de santé au travail, de santé- environnement et j’ai toujours eu un œil sur l’énergie nucléaire. Il m’est donc arrivé de faire régulièrement des papiers sur des incidents dans des centrales nucléaires, ou de sortir des rapports inquiétants sur la sécurité. Notamment pour le Canard-enchaîné ou Charlie hebdo. Disons que c’est une énergie que je ne sens pas comme on dit. C’est trop risqué. Avec l’atome, il y a un côté apprenti sorcier qui ne me plait pas. Sans parler des mensonges d’état que cela entraine ou encore des déchets que nous allons laisser en héritage. Au finish, quand j’ai décidé de faire des BD sur des thèmes de société, ce sujet s’est très vite retrouvé en tête de liste.
Comment avez-vous procédé ?
J’ai commencé par faire l’éponge. A lire tout ce qu’il était possible de lire. Puis, j’ai passé plusieurs jours au siège de l’Observatoire des armements, à Lyon, qui m’a ouvert les archives du centre. Même accueil du côté de l’Association des vétérans des essais atomiques, l’Aven. Elle m’a permis de lire des paquets de lettres de vétérans. Enfin, j’ai pas mal trainé dans les couloirs des assemblées de vétérans. Il est vrai que depuis une dizaine d’années, la parole des vétérans se libère. Surtout celle des appelés. Certains s’expriment même sur le net, comme, par exemple les Cobayes de la République. Au total, j’ai été très impressionné par la matière disponible. Si on est curieux et patient, on trouve toujours des pépites…
Durant cette phase, vous portiez votre casquette de journaliste ?
Oui, bien sûr, à la base, c’est un travail journalistique. Trouver des infos, les recouper. Chasser le document « secret défense » etc. Mais très vite, je me suis concentré sur les témoignages. J’étais à l’affût d’histoires humaines fortes, révélatrices de différents aspects du dossier. C’est pour cela que l’album compte 10 histoires courtes. Cinq sur les essais en Algérie, cinq sur les essais en Polynésie.
Comment avez-vous procédé pour l’affaire des cobayes humains, utilisés par l’armée, en avril 1961 après une explosion atomique ?
Je me suis d’abord appuyé sur un article du Nouvel Observateur, de plus de douze ans, qui avait révélé, le premier, cette histoire de cobayes. Grace essentiellement à des témoignages d’appelés. Ce fut mon fil rouge. De là, j’ai cherché des nouveaux témoins, d’autres pistes, car je souhaitais écrire une histoire sur cette affaire. J’ai eu la chance de croiser d’autres appelés qui ont confirmé les dires anciens. Puis, je suis tombé, grâce à l’Observatoire de l’armement sur un document « confidentiel défense » inédit qui confirmait tout à fait officiellement cette histoire. Un pavé de plusieurs centaines de pages qui racontait, dans le plus grand détail, les manœuvres dites « Gerboise verte », aux cours desquelles on a fait faire des manoeuvres a des soldats juste pour voir comment ils réagissaient dans un contexte radioactif. Un document très impressionnant. J’ai publié des extraits du document dans le dossier à la fin de l’album. C’est d’ailleurs la première fois qu’une BD sort un scoop « secret-défense ». Puis, quelques temps après, la revue Damoclès – une référence sur l’histoire des essais- a sorti une synthèse de ce document. C’est ensuite que les medias ont popularisé cette info.
Est-ce difficile de convaincre un dessinateur de travailler sur un thème sensible comme celui-là ?
Pas du tout. De plus en plus d’auteurs de BD se disent sensibles aux questions sociales et environnementales. A l’origine, c’est l’éditeur qui nous a rapprochés. J’ai tout de suite apprécié le style semi-réaliste de Franckie Alarcon. Ce jeune talent a eu la gentillesse de supporter mon côté exigeant, un peu pesant… et la masse de documents, de photos que je dénichais un peu partout. Mais pour tout dire, comme il vient de Brest, il était déjà un peu habitué à voir des militaires et à entendre parler de bombes et autres réjouissances atomiques !
Vous considérez-vous comme un auteur engagé ?
Je trouve toujours cette question un peu curieuse. Pourquoi le fait d’aborder des sujets que les autres ignorent devrait-t-il donner l’étiquette « engagé » à mon travail ? J’ai envie de dire que ce sont les silences des certains médias à propos de certains thèmes, comme par exemple le nucléaire, qu’il faudrait taxer d’ « engagé ». Un engagement à ne pas voir certaines choses, à ne pas froisser certains annonceurs, certains lobbies, certains consensus politique.
Propos recueillis par Jacques Thomas





